Contribution: Et si on mettait un peu de démocratie dans la démocratie …. ? (Par Me Bakary Diallo)

Indépendamment des revendications disparates voire parfois contradictoires des gilets jaunes, se manifeste un réel malaise vis-à-vis des institutions politiques qui convoque à une réflexion sur le modèle démocratique actuel.

Il ne s’agit pas simplement d’appuyer sur la rancœur que provoque le spectacle fatigant d’un système parlementaire qui représente peu ou prou les citoyens, d’une vie politique étouffée par des pratiques et des routines sclérosantes, ou encore de décisions qui paraissent imposées par des technocrates obscurs qui bouleversent le quotidien des populations, mais plutôt de rappeler la nécessité de connecter (“mettre à jour”) la démocratie actuelle avec la civilisation numérique.

À l’ère du collaboratif et du participatif, nous vivons une transition démocratique que nous feignons pourtant d’ignorer.

La démocratie ce n’est plus vote et tais-toi ……!

C’est devenu vote et participe aux décisions… !

Selon une construction intellectuelle et prétentieuse, la démocratie occidentale serait devenue le « modèle le plus abouti » vers lequel devrait tendre le monde entier, l’horizon indépassable de tout système de gouvernement.

Force est de constater qu’aujourd’hui ce modèle régresse, déroute et vacille jusque dans ses certitudes et ses fondements.

On le voit partout la méfiance monte à l’adresse des technocraties et des démocraties parlementaires. L’abstention grimpe en flèche lors de chaque élection. La colère gronde contre le personnel politique que ce soit en Europe ou en Amérique avec des aspirations légitimes à davantage de justice sociale et fiscale, la dégringolade voire la désintégration des partis politiques traditionnels et l’irruption de mouvements populistes de la part de populations qui ne se sentent plus écoutées dans cette démocratie.

Le même phénomène est observable en Afrique où un désarroi analogue à celui des gilets jaunes pousse de jeunes gens délaissés par le pouvoir politique à enfiler des gilets de sauvetage pour sortir du joug de régimes autoritaires, népotiques, corrompus et prédateurs pour migrer vers l’Europe dans les conditions dramatiques que chacun sait. Avec un trucage systématique des élections, la démocratie apparait sur ce continent comme l’allier le plus efficace d’une forme de confiscation du pouvoir et d’une forme de perpétuation des pratiques de prédation.

Voilà pourquoi peu à peu à tort ou à raison les populations un peu partout nourrissent l’idée que la démocratie n’est qu’un système confiscatoire de leur pouvoir et de préservation d’intérêts particuliers qui leur sont étrangers.

Sans doute parce que la promesse antique d’un gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple n’a jamais été aussi illusoire et qu’il semble évident que le modèle néo-libéral poussé à son paroxysme titube et commence à étaler les signes les plus tangibles de son échec.

Face à cette dépossession et au lent desséchement de la pensée politique voire intellectuelle est en train de naître sous nos yeux une nouvelle forme de démocratie. Il s’agit d’une démocratie agissante, participative, interpellative, horizontale, continue et connectée.

Plus personne ne semble croire au monde rêvé de la démocratie telle qu’instituée par la philosophie des lumières. Ce bon vieux système de représentation élective, qui se satisfait d’une élection à intervalle régulier a été inventé il y a plus de deux cents ans dans un contexte complètement différent.

Dans ce système, la démocratie semble être réduite au vote, et le citoyen y est cantonné dans une position passive. Or tout l’enjeu des initiatives citoyennes sur les réseaux sociaux comme celle des gilets jaunes est de passer de la position de citoyens passifs à la position de citoyens actifs.

Il s’ensuit un profond décalage entre la verticalité du « vieux monde politique » et l’horizontalité des réseaux sociaux nés de la révolution numérique qui se plait à rêver d’une société collaborative et circulaire. Sans aller jusqu’à prédire l’avènement d’une gouvernance algorithmique, il est essentiel de passer du droit de voter au droit d’être associé à la prise de décision sur les questions majeures et engageantes. Il est surtout urgent de passer d’une démocratie par intermittence à une démocratie continue, pleine et entière. Bref, on l’aura compris le citoyen refuse plus que jamais d’être un intermittent du spectacle politique.

Ce faisant, si en haut lieu on cherche dans les heures qui viennent à résoudre la crise actuelle des gilets jaunes par le prisme de mesures économiques et fiscales uniquement, aussi fortes soient elles, on aura sans doute réussi à calmer momentanément la révolte, mais ce serait surtout poser un sparadrap sur une jambe de bois. Ce serait même prendre le risque inouï de voir se renouveler ce genre de scenarios et de contestations de manière sans doute plus violente et sans doute plus incontrôlable

Maître Bakary Diallo

Avocat au barreau de Paris

bdi@jurifis.com

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